Jean-François LAURENT

Ancien entraîneur des J3 Sport d’Amilly


Jean-François Laurent en juin 2014 (Photo : Sophie Hochart)Jean-François Laurent est un ami de longue date de la famille de Patrice et fut son entraîneur en Cadets Nationaux à Amilly dans le Loiret de 1984 à 1985. Il est à ce titre un témoin essentiel, non seulement de l’éclosion du talent du jeune Loko, mais plus globalement de toute sa carrière.
Le football est la raison d’être de cette encyclopédie vivante du football. Après avoir été entraîneur de jeunes dans quelques grands clubs français (Paris Saint-Germain, Auxerre…), il a été manager général de Montaigu, et travaille principalement comme recruteur depuis plusieurs années (il a exercé pour Bastia, Châteauroux récemment, et surtout pour Niort).
Il continue à passer la plupart de ses week-ends aux bords des terrains pour détecter les joueurs professionnels de demain.
Cet entretien, inédit jusqu’en octobre 2014, s’est déroulé à Saint-Germain en Laye, à quelques encablures du Camp des Loges, en août 2003.


LES DÉBUTS

Les Minimes de Sully sur Loire, Champions du Loiret 82/83. Pascal Loko à l'extrême droite.

Sully / Loire – 1982/1983

À quel âge avez-vous connu Patrice ?
Je le connais presque depuis le berceau ! Avec son père, Pascal, nous sommes amis de longue date. Plus jeunes, nous avons joué l’un contre l’autre dans la ligue de Centre. Puis nous sommes devenus entraîneurs : lui à Sully-sur-Loire, moi à Amilly. Les deux clubs entretenaient des relations très amicales. D’ailleurs, à l’époque où Patrice a commencé le foot et qu’il jouait en poussin à Sully, on « montait » régulièrement des bus communs pour nous rendre sur les principaux tournois de jeunes (Limoges, Montaigu)…
 
J’ai donc suivi Patrice depuis ses débuts, alors qu’il jouait à Sully sous les ordres de son père : en poussin, en pupille… Pascal sollicitait souvent mes conseils. Par exemple lorsque Patrice préparait ses stages de sélections, avant qu’il n’entre en sport-étude, ou bien pour des choses beaucoup plus anodines : « Jef, que penses-tu du pied gauche de Patrice ? » (rires). Pascal rêvait d’en faire un professionnel, mais de façon très saine, contrairement à certains parents que je croise aujourd’hui dans mon travail de recruteur pour Bastia, qui voient en leur gamin le futur Zidane. Pascal et sa femme Danièle ne sont pas du tout comme ça. Ce sont des gens sensés, en plus d’être charmants.

J’ai toujours trouvé ridicule de déraciner les gamins ; j’ai donc attendu que notre équipe évolue en cadets nationaux pour faire signer Patrice, afin de le faire pratiquer à un échelon supérieur. Franck Gava jouait déjà chez nous puisqu’il vivait tout près. C’était au début de l’année scolaire 83/84, au moment où ils entraient tous deux en sport-étude à Gien, avec comme professeur d’E.P.S. et responsable de la formation mon ami Patrick Gaspéroni, dont j’estimais beaucoup le travail.

Où en était Patrice à cette époque, par rapport à ce qu’il voulait faire – ou pas d’ailleurs – dans le football ?
Sully est à une heure de route d’Amilly, donc il m’arrivait de l’héberger avant certains tournois. C’était un garçon très correct, très bien élevé, mais aussi très réservé. Étant moi-même un peu comme ça, on a toujours eu des relations très courtoises et respectueuses mais on ne s’est jamais vraiment livrés. Je le connaissais finalement très peu en tant qu’individu, alors je ne peux pas vraiment répondre. « Gaspé » pourrait davantage le faire. Il côtoyait les gamins toute la semaine et, avec sa personnalité très « brute de décoffrage », il était très à l’aise avec eux en général et avec Patrice en particulier.

J’ai eu des rapports plus étroits avec son petit frère William, dont je me suis occupé plus longtemps. À âge égal, celui-ci était aussi doué que Patrice, mais peut-être moins rigoureux dans sa préparation de footballeur. Ça me rappelle d’ailleurs une anecdote. J’assistais un jour aux sélections du Loiret, à Romorantin. Il y avait seize gamins que je connaissais. Tous sont venus me dire bonjour. Tous, sauf un : William. Et pour cause, il avait oublié ses chaussures de foot et il avait peur que je lui remonte les bretelles ! Il était venu en sélection sans godasses (rires) ! Patrice, lui, aurait sans doute méticuleusement préparé ses affaires la veille, bien pliées et rangées dans son sac, aurait consciencieusement ciré ses pompes (rires)…

CADETS-NATIONAUX À AMILLY

Les J3 Amilly en 1984/1985. entraînés par Jef Laurent

Les J3 Amilly en 1984/1985. entraînés par Jef Laurent

Parlez-nous de l’époque à partir de laquelle vous l’avez eu avec vous, en Cadets Nationaux à Amilly.
Si j’ai toujours été proche de la famille Loko, et que j’ai un peu conseillé Patrice pendant des années, je ne l’ai eu réellement avec moi qu’une seule année à Amilly, les week-end et pendant les vacances scolaires. Franck Gava et lui étaient en première année mais l’équipe étaient constituée de joueurs de deuxième année, donc un peu plus âgés qu’eux. Par conséquent, on était un peu légers en début de saison à cause de ça, mais on a fini très forts.
Au départ, Franck et Patrice n’étaient pas des joueurs techniquement exceptionnels. J’étais persuadé qu’ils deviendraient pros tous les deux, mais pas forcément qu’ils auraient une telle carrière. Patrice, avec sa capacité à jouer sans ballon, son intelligence de jeu et son sérieux, c’était évident qu’il ferait un bon professionnel. Mais un joueur international, je n’en aurais pas mis ma tête à couper. C’étaient de bons joueurs, mais je ne savais pas vraiment où les situer sur le terrain au départ. Patrice a parfois évolué sur l’aile gauche, comme à ses débuts à Nantes d’ailleurs, car il était très à l’aise de ce côté, sur son « mauvais » pied, et il aimait « repiquer » dans l’axe du terrain. Ce n’était pas un ailier type, plutôt un attaquant libre, comme on en voit malheureusement trop peu aujourd’hui. Je l’ai fait jouer en numéro 10, avec Franck évoluant en 8, parfois en 9. Je ne me suis jamais dit que ce dernier deviendrait avant-centre, mais il avait une grande capacité à éliminer les adversaires sur un dribble et possédait une grande adresse devant le but. Ce sont des garçons que j’ai « trimballé » partout sur le terrain. Du reste, Gava jouait en numéro 6 pour ses débuts en pro à Nancy.

Je me souviens que les recruteurs nantais qui suivaient Patrice ont eu quelques doutes à son sujet, juste avant sa signature. Zaetta (recruteur du centre de formation nantais à cette époque, NDLR) m’avait dit : « C’est un bon joueur ce Loko, mais il ne met pas beaucoup de buts… Et puis c’est un milieu ou un attaquant ? »  Je ne le savais pas davantage, mais j’avais répondu « Peu importe ! S’il est bon, il trouvera toujours sa place sur un terrain de football. Il vaut mieux un bon joueur qui n’a pas encore de poste attitré qu’un mauvais qui en a un ! » Ça me paraissait totalement secondaire comme préoccupation.

Son style d’attaquant particulier, atypique, n’est apparu que petit à petit. Jeune, il n’avait ni défaut ni qualité majeurs. Il n’était pas très rapide, son endurance et sa détente verticale était assez bonne. Franck et lui étaient toujours dans les derniers dans les tests physiques. Ce n’était pas un très bon dribbleur, contrairement à Franck. Il ne possédait pas une grosse frappe de balle, mais celle-ci était très précise.

C’est curieux, parce qu’en discutant de Patrice jeune, Patrick Gaspéroni insistait sur ses qualités techniques hors normes…
Pour une fois, je ne suis pas tout à fait d’accord avec Patrick. En tout cas, à 15 ans, effectivement, il avait fait des progrès décisifs.
J’ai eu d’excellents jeunes joueurs avec moi à Amilly, plus impressionnants que lui au même âge : Franck Gava, Didier Martel qui était exceptionnel… J’ai eu plus tard à Orléans l’actuel lorientais Nicolas Esceth N’Zi, qui était également un talent à l’état pur.
Patrice a fait la différence par son intelligence et surtout par ses facultés d’adaptation. Il y avait chez lui une application, une écoute, une allure que d’autres n’avaient pas.

Ceux qui ont les meilleures carrières ne sont pas forcément ceux qui étaient les plus forts étant jeunes. Ceux-ci ont tendance, trop flattés, à en mettre plein la vue, à croire qu’ils sont arrivés, et font moins les efforts nécessaires à des moments décisifs. Je me souviens qu’un jour, on est allés faire deux matchs amicaux au PSG, un en Cadet avec Patrice (et Franck évidemment), un autre en Minimes avec Didier Martel, David Le Frapper et Cédric Lecluse… Tout le monde a vu Didier qui avait été sensationnel, personne n’a fait attention à Patrice. Pourtant, si j’avais dû mettre une pièce sur l’un d’eux, j’aurais choisi Patrice, mais pour des raisons extra-sportives : son comportement, son sérieux et son entourage. Ses parents avaient beaucoup d’autorité sur leurs fils, tout en ayant une grande écoute et une grande compréhension.

Donc, le talent ne suffit pas. L’environnement est primordial ?
C’est évident. Premièrement, Patrice a toujours été un garçon sérieux et raisonnable. Deuxièmement, son contexte familial était sain et équilibré, comme je l’ai dit tout à l’heure. Et puis il a eu une progression naturelle et logique : un bon petit club pour faire ses armes, Sully-sur-Loire. Ensuite un bon club de cadets nationaux, Amilly, un bon sport-étude avec un professeur compétent (Gaspéroni à Gien). Enfin, un des tous meilleurs centre de formation du pays à l’époque, Nantes, qui l’a amené naturellement en équipe réserve puis chez les pros. Il était fait pour ce club.

Patrick Gaspéroni et Jean-François Laurent - Tours 2014 (photo : Sophie Hochart)

P. Gaspéroni et J.F. Laurent – 2014 (Photo : S. Hochart)

Comment cherchiez-vous à améliorer des joueurs professionnels en devenir ?
Gaspé et moi-même, dans notre manière d’aborder la pré-formation, n’avons jamais trop insisté sur les points faibles des joueurs de talent. Nous estimions que c’était une perte de temps avec eux.
Gaspé faisait énormément travailler ses élèves tactiquement – le jeu sans ballon, les appels de balle, les déplacements face au but, les permutations – et Patrice, dont c’étaient déjà les points forts, a beaucoup progressé là-dessus.
Pour parler de son jeu de tête, par exemple, il ne l’a peut-être pas assez travaillé à Gien, et c’est vrai que ça peut être préjudiciable pour un joueur amené à se rapprocher du but. C’est un aspect qu’il a amélioré plus tard, vers 25 ans. Je l’ai vu encore récemment aller chercher des ballons de la tête qu’il ne prenait pas au départ en pro à Nantes. Dernièrement, il a mis un but comme ça avec Lorient contre Bastia je n’en revenais pas… On progresse encore à 33 ans…

LA DÉTECTION

Parlez-nous de la période où il est repéré par les centres de formation et les conditions de sa venue à Nantes…
Patrice et Franck ont éclaté lors des matchs de coupe des Ligues à Vichy, pendant les vacances de Pâques 1985. D’un seul coup, tous les recruteurs français étaient derrière eux.
Les Loko ont surtout retenu Nantes, Auxerre et Monaco. Les Nantais ont été parmi les premiers à se positionner et à prendre contact directement. De mon côté, je connaissais Guy Roux et Auxerre était proche géographiquement de chez nous.
Robert Budzynski (à l’époque directeur sportif du Football Club de Nantes, NDLR) est venu la première fois chez les Loko à Bray-en-Val à l’hiver 84/85 pour « accélérer le processus de signature ». Pascal et Danièle Loko m’ont invité à les rejoindre pour le diner. On a parlé de tout et de rien au cours de la soirée. Naïvement, au détour d’une conversation, j’ai évoqué l’intérêt de Guy Roux et d’Auxerre pour Patrice. Budzinsky, qui n’a pas semblé réagir, est finalement reparti vers quatre ou cinq heures du matin sans avoir obtenu la signature. Il est en fait rentré assez fâché à Nantes et a dit à mon ami Jean-Claude Baudoin – en charge des cadets nationaux Nantais – « ton copain d’Amilly joue double jeu, il est en train d’envoyer Loko à Auxerre ! » C’était complètement faux. Je n’ai jamais aidé Patrice à choisir un club, ni aucun autre. On dialoguait  régulièrement, je leur exposais mes théories sur la formation, mais je n’avais pas d’autre rôle et certainement pas ce genre de pouvoir auprès d’eux.

Patrice a visité le centre de formation de la Jonelière, à côté de Nantes, qui lui a énormément plu. Il s’est également rendu à Auxerre,  et je crois qu’il a décidé presque immédiatement qu’il n’irait pas là-bas.
Zaetta m’a souvent relancé : « Il faudrait peut-être qu’il se décide ton gars ». La signature n’est intervenue qu’en fin d’année scolaire, mais en réalité la décision a dû être prise dès l’hiver.

Guy Roux, lui, m’a téléphoné très souvent à une période, parfois assez tardivement. Un soir qu’il dînait chez les Loko, il m’a appelé vers 22h00 avec son dynamisme et son assurance habituelle pour me dire : « Comme vous êtes son conseiller – ce qui n’était toujours pas le cas – dites-lui bien, à Patrice, qu’il faudra qu’il vienne goûter la soupe du centre de formation ! » (rires)
Quant à Monaco, ils relançaient sans cesse les Loko qui, très correctement, leur avaient dit que Patrice n’irait pas chez eux. Mais le club a tout de même absolument tenu à les faire venir, donc ils sont allés se promener à Monaco, en famille, et ça n’a fait que renforcer la décision de Patrice.

Vous dites que Patrice avait choisi Nantes depuis longtemps ?
C’était très clair dans la tête de Patrice, si je me souviens bien. En revanche, son père n’avait pas voulu écarter la piste auxerroise, au cas où Nantes change d’avis. Le centre de formation de l’A.J.A. avait une bonne réputation, il y avait une proximité géographique évidente, alors c’était une bonne solution de repli.
Au mois d’avril 1985, Pascal m’avait demandé d’accompagner son fils à Auxerre ne pouvant s’y rendre. On a assisté à un match de championnat des pros, puis on a été reçus longuement dans le bureau de Roux. C’est à ce moment-là que Patrice lui a évoqué la première fois sa préférence pour Nantes. Daniel Rolland, qui était en charge du centre de formation, s’est énervé. Guy Roux, qui est quand même le roi des malins, a demandé à Patrice : « Ils te donnent beaucoup d’argent à Nantes ? » – c’était en fait une somme très symbolique – et d’ajouter : « Tu sais, on peut t’ouvrir un livret A, on l’a fait pour Soler ». Mais Patrice est resté inflexible :  « Ce n’est pas une question d’argent. J’ai bien apprécié mon passage ici, je n’ai rien contre vous ici, mais Nantes m’a beaucoup plu ».

Daniel Rolland en me raccompagnant sur le parking au petit matin me dit :  « Vos joueurs ne signent jamais chez nous… Qu’est-ce que vous avez contre Auxerre chez vous à Amilly ? » Je lui ai répondu que je n’étais pas décisionnaire, que je laissais les gamins libres de leurs choix et que, n’étant pas appointé par l’AJA, je n’avais aucune raison de les faire signer là-bas.  Mais j’ai ajouté : « J‘en ai un qui est encore plus fort que Patrice et Franck, c’est Didier Martel ». Autant, à treize ans, on sentait chez Patrice le talent en devenir mais perfectible, autant ce que faisait Didier au même âge était fabuleux. C’était la classe à l’état pur. Rolland m’a répondu : « C’est impossible : Loko et Gava sont les meilleurs Français de leur âge ». J’ai rétorqué : « Soit. Mais s’il n’est pas plus fort, il est au moins aussi fort ». Didier a finalement signé à Auxerre l’année suivante, et a prouvé chez eux que je ne m’étais pas trompé. Après ça, il a évolué à Nîmes avec Laurent Blanc. C’était le meilleur joueur de l’équipe. Quand il le voulait, il surclassait tout le monde.

Cela nous amène à la dernière journée du championnat Cadet 1984/1985 : Amilly se déplace à Auxerre et les Loko doivent annoncer leur décision définitive à Guy Roux… Comment s’est passée cette fameuse journée ?
C’était en mai 1985. Patrice n’avait pas encore signé à Nantes mais s’était engagé à le faire. Il était prévu depuis assez longtemps que les Loko parleraient à Guy Roux après ce match, et ce dernier a mis « les petits plats dans les grands » pour nous accueillir. Il a demandé à tous les pros, dont Cantona, de venir assister au match pour faire croire que c’était comme ça à chaque sortie des Cadets Nationaux. Il a envoyé les frères Boli dans nos vestiaires à la mi-temps, organisé un grand casse-croûte pour nous et sorti des bouteilles de Chablis pour tout le monde… Quel cinéma ! Des copains d’Auxerre m’ont dit : « On ne fait jamais ça d’ordinaire, on est bien trop radins ! » (rires). Pascal, lui, n’a pas regardé ce qui se passait sur le terrain tellement il tremblait à l’idée de devoir parler à Guy Roux après. Il était terrorisé : « Mais comment vais-je lui annoncer que le petit ne veut pas signer chez lui ? » (rires)
Concernant le match en lui-même, on les a nettement dominés, Patrice et Franck ont été époustouflants. Auxerre s’en est sorti sans trop de dommages grâce à leur excellent gardien, dont j’ai oublié le nom et nous avons finalement perdu 2/1 si j’ai bonne mémoire. Je suis reparti sur Amilly avec les joueurs, laissant Pascal et le petit annoncer à Guy Roux leur intention définitive de signer à Nantes.

La remarque de Daniel Rolland était fondée, puisque à part Martel plus tard, vos éléments n’intégraient pas le centre de formation Auxerrois.
Effectivement, nos joueurs d’Amilly allaient rarement à Auxerre, et je n’y étais absolument pour rien. Néanmoins, outre Didier Martel, deux très bons joueurs ont signé là-bas : Éric Leclerc, qui a failli jouer en pro et Ludovic Virat, qui est devenu international dans toutes les catégories de jeunes, dont la carrière s’est interrompue à cause d’une grave blessure.
Mais William Loko, que j’avais aussi avec moi et qui était lui aussi excellent, était également dans le viseur d’Auxerre. Quelques temps avant le match que je viens d’évoquer, Roux, peut-être dans le but de séduire la famille Loko, nous avait invité à jouer contre eux en lever de rideau d’un match Auxerre/Matra Racing. La grosse équipe du Racing, avec Fernandez, Litbarski, Madjer… Si on excepte les Cadets Nationaux, où l’A.J.A. recrutait de bons éléments extérieurs, nos équipes de jeunes faisaient jeu égal avec les leurs, celle de William ne faisait pas exception.
Première contrainte, il fallait jouer en baskets pour ne pas abîmer le terrain (rires). Guy Roux s’occupait encore de tout à Auxerre à cette époque. Il est venu me voir dans les vestiaires avant le match pour causer des Loko : « Alors Patrice, il en est où ? » Ma réponse était bien rodée : « Je ne sais pas et je ne décide de rien » (sourire). Il continue : « Et le petit William, il est comment ? » Je réponds qu’il est aussi bon que Patrice, mais que c’est un garçon qui a besoin d’un petit « tour de vis ». « Ok, on va s’en occuper » a-t-il répondu avant d’ajouter très sérieusement : « Vous nous laissez gagner, Jean-François, je compte sur vous. Vous sortez vos meilleurs joueurs à la mi-temps, si vous menez » (rires). J’ai répondu sans trop de conviction :  « C’est un match amical… et puis vous êtes l’AJ Auxerre, vous allez nous battre, Guy ». En définitive, on a les a dominés et battus 1/0. L’A.J.A. avait fait venir un excellent gardien de Montceau-lès-Mines qui a sauvé leur match, notamment les trois ou quatre fois où William s’est présenté seul devant lui. Le petit n’a d’ailleurs pas été très bon ce jour-là. Forcément, en basket, il glissait constamment. Et c’est justement Ludovic Virat qui fut notre buteur ce jour-là, celui-ci signant deux ans plus tard à Auxerre, après une excellente coupe nationale de Ligues sous les yeux de Bernard Turpin (observateur très compètent de l’A.J.A.).
En définitive, Auxerre a pris le gardien et n’a pas retenu William qui plafonnait un peu à l’époque. Ce dernier n’a pas voulu venir avec moi à Orléans et a préféré signer au Stade de Reims, où il s’est retrouvé dans la même promo que Pirès.
Les relations entre les Loko et Auxerre sont un acte manqué, en quelque sorte.

NANTES

1er match de Patrice avec le F.C. Nantes en 1985, Nantes/Amilly en amical

1er match de Patrice avec le F.C. Nantes en 1985

Donc Patrice a signé à Nantes à l’été 1985…
Oui, Patrice a signé un contrat d’aspirant à Nantes. Je ne l’ai pas perdu de vue malgré l’éloignement géographique, bien au contraire. La veille de son entrée au centre de formation à Nantes, lui et sa famille m’ont rejoint sur mon lieu de villégiature à Saint-Jean-de-Monts.
Je me souviens que son tout premier match avec le maillot nantais était une rencontre amicale contre Amilly. Nous souhaitions qu’il dispute la première mi-temps avec les canaris et la seconde avec notre maillot, mais les nantais ont refusé (rires) !
Par la suite, comme je prenais régulièrement des vacances en Vendée, je passais souvent le voir. Je le sortais de la Jonelière (le centre d’entraînement nantais, ndlr) pour l’emmener déjeuner au restaurant… Un coup avec Gravelaine, une autre fois avec Bonnet, un excellent joueur d’Angoulême qui n’a pas malheureusement pas fait carrière en pros.

Patrice a dû avoir une première année là-bas un peu compliquée. Il s’est même accroché avec Denoueix pour je ne sais quelle raison et sa mère l’a obligé à faire une lettre d’excuses. Dans un cas comme ça, il faut que les gamins comprennent qu’il y a quelques règles essentielles à respecter. Ça ne doit pas être l’armée, mais ils doivent sentir qu’ils sont encadrés. Finalement, ça n’a fait que retarder son entrée avec les pros, car il a explosé l’année d’après.

J’ai assisté régulièrement à des entraînements, ça se passait bien pour lui. Je l’ai félicité lorsqu’il a fait son premier match en pro contre Bordeaux en 1989. Il jouait d’ailleurs face à Gaétan Huard, un ancien d’Amilly comme lui, même s’ils n’ont jamais évolué ensemble. Pour l’occasion, Télé Foot, à l’initiative du journaliste Philippe Houy originaire de Montargis, avait fait un reportage très sympathique. Cela nous a fait une pub énorme.
Lorsque j’allais à Nantes, j’étais toujours bien reçu, par Suaudeau, par Denoueix et même par Budzinsky. Ce dernier avait oublié sa « fâcherie » contre moi ou peut-être avait-il dû avoir l’explication que je n’étais en rien responsable du fait que Patrice ait tardé à signer chez eux.

Selon vous, y’avait-il des principes propres à l’enseignement nantais ?
L’intelligence de jeu était prioritaire, mais Suaudeau voulait aussi des joueurs aimant courir. Denoueix leur faisait travailler l’endurance en conséquence. Patrice, qui était sérieux et appliqué, aimait bien courir et faire des efforts pour lui et les autres. Il a continué à progresser sur cet aspect-là et s’est parfaitement bien intégré. Quand il récupérait un jeune, Jean-Claude Suaudeau – que j’ai toujours admiré – lui disait :  «le plus important, c’est que tu aies envie de courir ». Dans ce jeu là, il n’y a qu’un ballon, mais on est dix à courir. Si tu veux du mouvement, il faut sans arrêt demander le cuir. Il ne vient pas à chaque fois, mais c’est le nombre d’appels et le choix du porteur du ballon qui font la richesse du jeu. Nous sommes trop peu de techniciens à défendre cette idée, mais pour moi, plus il y a d’appels de balle, plus celui qui la tient a de solutions et détermine où il veut qu’elle aille. C’est plus simple ainsi de créer l’incertitude chez l’adversaire. S’il n’y a qu’un appel de balle, on sait immédiatement où le ballon risque d’aller ; il suffit de bloquer soit la transmission, soit la réception, et le tour est joué !

Pat échappe à Lizarazu et Zidane

Le Real Madrid est une équipe basée sur la qualité individuelle, et assez éloignée des principes de mouvements et d’anticipation prônés par Denoueix et Suaudeau. Qui leur a passé cinq buts à la fin de la saison dernière ? La Real Sociedad de Raynald Denoueix, comme par hasard ! La Real était ce jour-là bien plus forte que Madrid, qui avait pourtant les meilleurs joueurs. Mais quel jeu en mouvement, quelle vivacité, quelle envie de bouger et de créer l’incertitude chez l’adversaire !

À notre petit niveau, vers la fin à Amilly, alors même que nous avions certains joueurs plus jeunes d’un an, c’était surtout Patrice qui bougeait, créait les fausses pistes, et Franck qui mettait le ballon au fond des filets. Un gars qui n’était pas puriste ne voyait pas le travail de Patrice, mais Franck le remerciait toujours après ses buts, il savait bien ce qu’il lui devait. 
Patrice ne mettait pas beaucoup de buts au départ, pour ces raisons-là. C’était un vrai milieu de terrain, Il est devenu l’attaquant puis le buteur qu’on connaît avec le temps. Yannick Stopyra me disait  « être buteur, c’est inné »… On voit bien que dans le cas de Patrice Loko, ce n’est pas aussi simple que ça. Le travail des formateurs, couplé à celui d’un joueur intelligent, donne parfois des résultats stupéfiants.

Le point d’orgue de ses années nantaises, c’est bien entendu le titre de 1995 et ses vingt-deux buts, faisant de lui le meilleur réalisateur du championnat. J’étais un jour à une réunion d’entraîneurs à Clairefontaine, où se trouvait le sélectionneur Aimé Jacquet. Philippe Delcourt, « Monsieur statistiques » pour les matchs sur Canal +, y participait. Il a minimisé ce titre de meilleur buteur, estimant que trop de buts de Patrice étaient inscrits de près et n’étaient par conséquent pas très difficiles à marquer. Je suis intervenu pour rappeler que les buts nantais étaient très collectifs et impliquaient tous les joueurs. Patrice n’était pas du genre à attendre le ballon dans la surface. D’une certaine façon, il était au contraire au départ et à la conclusion de l’action ! Par des une-deux, des dédoublements, il arrivait devant le but et la mettait au fond – chose que tout le monde n’arrive pas forcément à faire. Un buteur, ce n’est pas uniquement des « papinades » à l’entrée de la surface de réparation ! Patrice, c’est un joueur de fixation, qui appelait le ballon dans l’espace, déviait, jouait pour l’autre, recevait le ballon qu’il venait de donner. Avec des Ouedec, Pedros, N’Doram, ça ne pouvait pas mieux tomber. L’année où il a terminé meilleur buteur, c’était fabuleux parce que les gars lui redonnaient le ballon avec d’autant plus de plaisir que lui-même le donnait d’abord. C’est ça, le jeu collectif.


PSG / NANTES – 11 janvier 1995 – 1er but « typique » de Patrice Loko

Voilà ce que je peux dire pour Nantes. On est toujours restés en contact pendant sa décennie nantaise, avec toujours beaucoup de plaisir, jusqu’à ce qu’il signe au PSG où je travaillais. C’était en 1995.

PARIS

Racontez-nous…
À Pâques 1995, je participais à un tournoi de jeunes avec le PSG, près de Nantes, à cinq cent mètres de chez Patrice. Je suis donc passé le saluer. À l’époque, seul le journal « But » parlait de son transfert à Paris comme étant pratiquement acquis.
Patrice m’a posé des questions sur le club, l’encadrement… C’était la première année de Luis Fernandez, la dernière année de la génération Weah/Ginola/Valdo/Ricardo. Denisot était encore là, le centre d’entraînement était bien, donc tout était impeccable, et je le lui ai dit. Il m’a laissé entendre que ça ne collait plus trop entre lui et Suaudeau, mais sans donner plus de détails. Il s’est davantage livré un peu plus tard.

Après ça, il a eu les pépins que l’on sait, et le club a été très bien avec lui durant cette période délicate. Denisot, bien sûr, mais aussi Moutier, qui est un mec bien, Claude Leroy, et Eric Blondel, avec lequel il est resté en contact par la suite. Un chouette type. Les joueurs, eux, l’ont très bien intégré dans le groupe. C’étaient de super gars à l’époque, de grands professionnels. La mentalité de l’équipe est d’ailleurs un aspect que le club n’a pas su préserver selon-moi par la suite, mais c’est un autre problème.

Les anciens d'Amilly avec leur coach (Photo : Jérôme Leroy)

Les anciens d’Amilly avec leur coach (Photo : J. Leroy)

Vu l’affection que je porte à Patrice, sa venue au club était à titre personnel un événement incroyable. L’autre jour, j’ai revu une photo de 1997 prise par Jérôme Leroy, où je suis avec Patrice, Franck Gava et Didier Martel. C’était très émouvant de retrouver au P.S.G. trois de mes meilleurs anciens joueurs d’Amilly. C’est dommage, d’ailleurs, que Patrice et Franck n’aient pas joué véritablement ensemble à Paris. Ils auraient retrouvé les automatismes qu’ils avaient en cadets nationaux… Franck en numéro 10, soutien des attaquants ; Patrice en attaquant libre devant. Ils jouaient les yeux fermés. Chaque fois qu’il y avait une talonnade c’était pour l’autre, c’était époustouflant. Ils n’avaient pas de relation exclusive, mais leur duo était essentiel. C’est dommage que le PSG se soit privé d’une telle opportunité.

Pensez-vous que les qualités de Patrice ont été utilisées au mieux au PSG ?
Non !  En tout cas, pas à la fin. Il a une capacité à presser haut qui était très mal exploitée, car il était souvent le seul à presser. Or, un bon pressing est collectif. Je lui en ai touché deux mots à l’époque, lui faisant remarquer que toutes ses courses devant l’épuisaient. Il m’a dit que c’était à peu près la seule consigne que lui donnait Arthur Jorge, et je crois que c’était la même chose avec Giresse juste avant.
Presser haut, c’est empêcher la défense adverse de ressortir facilement, mais si un seul joueur s’en occupe, les gars en face font tourner la balle et il s’épuise pour rien. Si on n’y va pas ensemble, il vaut mieux ne pas y aller du tout. Patrice, par habitude, et dans un contexte collectif défaillant, faisait des efforts pour l’équipe, mais à son détriment. Même si Simone – un très grand joueur – en a profité.

à Glasgow contre le Celtic, 1995

Celtic / PSG – 1995

Diriez-vous que son passage à Paris est un échec ?
Pas du tout ! Certains opposent sa réussite nantaise à un prétendu échec au PSG, je ne suis évidemment pas d’accord !
Avant cette dernière saison tronquée, il a quand même fait de grandes choses à Paris. En Coupe d’Europe : la première année, en 1995 à Glasgow, lorsqu’il surgit pour couper la trajectoire d’un centre et mettre un but magnifique ; son but en demi-finale contre La Corogne ; son triplé à Athènes en 1997 alors que l’équipe était en panne d’inspiration… En championnat, je me souviens notamment d’un quadruplé contre Nice. Et puis en 1997 il termine meilleur buteur du club sur une saison (derrière Rocheteau sur le plan national, ils ont depuis été dépassé par Pauleta puis surtout Ibrahimovic – NDLR) tout en jouant pour les autres. Je lui tire mon chapeau ! Et puis, Patrice était un joueur hyper apprécié au Parc, car il ne lâchait jamais rien. Dès son premier match à domicile avec le PSG – il était entré en jeu contre Strasbourg en septembre ou octobre 1995 – il avait reçu un accueil formidable.

Patrice, William et Jef Laurent au tournoi de Montaigu, Pâques 2005

Patrice, William et Jef Laurent au tournoi de Montaigu, Pâques 2005

Maintenant que la carrière de Patrice est plus proche de la fin que du début, comment la jugez-vous ?
Patrice a fait indiscutablement une très bonne carrière. Il a été un joueur de club indispensable, international, meilleur buteur du championnat… Je le situe dans la tradition des joueurs symbolisant le jeu collectif : Antoine Bonifaci (OGC Nice, Inter, Torino…), Joseph Bonnel (de la grande équipe de Valenciennes), Yvon Douis (Monaco), Serge Chiesa (OL), Jean-Claude Suaudeau et Jacky Simon (Nantes), Jean-Marc Guillou (Angers)… Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. Plus près de nous, on pourrait citer Japhet N’Doram, Reynald Pedros et Gourvennec (Nantes), Jérôme Leroy (PSG) et Benjamin Nivet (Auxerre). J’en oublie sans doute.


 

 Interview de Patrice dans Téléfoot sur TF1, printemps 1995, avec intervention de Jean-François Laurent et Pascal Loko.


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