Robert BUDZYNSKI

Directeur sportif du F.C. Nantes (1970/2005)


toumelinbud

J.R. Toumelin (ancien président du FCNA) et « Bud »

Même s’il n’a pas été formé au club, l’histoire de Robert Budzynski, dit « Bud », se confond avec le Football Club de Nantes. D’abord joueur, il en devient le directeur sportif en 1970 et le restera pendant 35 ans. Cette figure historique des « canaris » est à l’origine du recrutement de nombre de joueurs nantais légendaires. Le rencontrer pour avoir son témoignage des années nantaises de Patrice était une évidence.
L’interview, inédite jusqu’en octobre 2014, s’est déroulée en août 2003, à l’orée de la dernière saison de footballeur de Patrice, à l’endroit même où il fit ses premiers pas comme professionnel : le centre de formation de la Jonelière.


R. Budzynski, JC Suaudeau, G. Eo – 1993

Quels sont vos souvenirs de l’arrivée de Patrice au centre de formation nantais ?
Il est arrivé en même temps que que Franck Gava. Ce dernier, malheureusement, était malade et nous l’avons manqué. Par contre, ça a été très rapide avec Pat’ : il a passé la visite médicale, effectué un entraînement et on a été immédiatement convaincus qu’il fallait le prendre. Qualitativement parlant, dans son engagement physique, technique, il n’y avait aucun problème.

Il vous semblait être un bon joueur, ou avait-il quelque chose en plus ?
Il avait des qualités au dessus de la normale, c’était évident. Il n’avait pas une technique phénoménale, mais elle était « propre » et lui permettait d’être dans l’action immédiatement. Il n’avait pas de problème avec le ballon. En Espagne, la première chose que l’on apprend aux jeunes footballeurs, c’est la conduite de balle, avant tout le reste. Pat’ avait déjà cela.

Comment s’est passée la discussion avec ses parents ?
Je me souviens parfaitement du recrutement de Pat’. C’était un véritable sprint, car beaucoup d’autres clubs souhaitaient le faire signer. Je suis allé diner chez ses parents pour en discuter. Ce sont des gens charmants. Sa maman est polonaise, comme moi, on a parlé du pays. Elle avait cuisiné une délicieuse salade – le Saka-Saka – dont je me suis resservi encore et encore. Mais pour moi qui ai toujours gardé une diététique sérieuse de sportif, je peux vous assurer que le retour sur Nantes dans la nuit fut particulièrement compliqué (rires).

Sur la réalisation du transfert en lui-même, ce fut relativement simple à notre niveau. J’ai fait des propositions, les parents de Patrice devaient me donner une réponse. Celle-ci a pris plusieurs mois, ce qui était normal puisque beaucoup de clubs souhaitaient le recruter. Mais il y a eu une discussion et une conclusion. Point.

Les Cadets Nationaux Nantais entraînés par Jean-Claude Baudouin (2eme en partant de la gauche)

Les Cadets Nationaux Nantais coachés par J.C. Baudoin

Comment un recrutement de jeunes se déroulait-il à l’époque ?
Je vais employer un terme assez déplaisant et péjoratif, mais c’était une véritable chasse. Et je dois vous avouer que c’était très excitant de « souffler » les meilleurs jeunes aux autres. La concurrence était vive, mais nous n’étions véritablement que quatre ou cinq clubs à l’époque à nous bagarrer sur la détection de jeunes. Aujourd’hui, c’est devenu plus que difficile, d’autant que les équipes étrangères prospectent largement en France et que les intérêts sont dorénavant au moins autant financiers que sportifs.
Pour en revenir au F.C. Nantes, notre club avait à la fois une excellente réputation sur la formation de jeunes et de véritables références à ce sujet. Les parents savaient que si leur enfant travaillait bien, il jouerait en professionnel à l’âge de dix-neuf ou vingt ans.

Nous n’avons évidemment jamais eu la même surface financière que d’autres clubs, mais les bons jeunes joueurs, sérieux, qui arrivent à s’épanouir chez nous, accèdent à l’étage supérieur. Dans un club comme le Paris Saint-Germain aujourd’hui, un jeune a cinq, peut-être dix pour cent de chance d’évoluer avec l’équipe première. Un tel club a des contraintes immédiates de résultat, et ne peut pas s’appuyer sur un gamin de dix-neuf, vingt-ans. Sauf exception rarissime, évidemment.

D’ailleurs, à notre niveau, on déplore que de tels clubs se mettent sur le « marché » de la formation. En effet, on demande à leurs coachs de figurer tout le temps dans le haut du tableau. Or, pour arriver à ça en première division, il faut une équipe mature, dont la moyenne d’âge se situe entre vingt-quatre et vingt-huit ans. Sauf exception rarissime, là encore, ou sauf si vous avez dans votre centre de formation les quinze meilleurs jeunes joueurs européens, ce qui n’arrive jamais.
À Nantes aujourd’hui, sur un effectif de vingt-six joueurs, nous en avons dix-huit en dessous de vingt-deux ans. On ne peut donc pas passer l’échelon sportif supérieur… L’équipe manque d’expérience, de recul, si bien que notre « vitesse de croisière » ne nous permet pas de jouer l’Europe, par exemple. Et ça ne changera pas pour nous si nous ne trouvons pas des partenaires financiers extrêmement puissants – ce qui impliquerait de changer radicalement de politique – nous permettant de recruter de très bons joueurs matures, voire internationaux…

Un club comme le nôtre doit accepter de vivre des cycles, d’avoir une trajectoire sinusoïdale, comme ce fut le cas à l’époque de Pat : nouvelle génération, maturation plus ou moins rapide, qui arrive à accrocher l’Europe deux ou trois saisons d’affilée, puis qui est championne en 1995.
Mais ça reste compliqué pour nous, car même en réévaluant les contrats de nos meilleurs éléments à la hausse, ceux-ci sont remarqués par des clubs plus riches dès qu’ils arrivent à un bon niveau. Nous ne pouvons pas nous aligner financièrement. Ils quittent le club plus ou moins rapidement et nous repartons pour un nouveau cycle. C’est quelque chose de logique. Et c’est exactement ce qui s’est passé pour Pat. Avec un énorme regret en ce qui nous concerne, nous en parlerons peut-être tout à l’heure.

Patrice, adolescent à la Jonelière - La Chapelle sur Erdre

Patrice à la Jonelière

En tant que recruteur, gardez-vous un oeil sur vos recrues une fois intégrées au centre ?
Pat est un jeune que j’ai recruté. Je ne l’ai pas entraîné – ce n’était pas mon rôle – néanmoins je l’ai suivi à partir du moment où il est arrivé ici à la Jonelière. D’une manière générale, je reste totalement impliqué dans la « transplantation »… Pensez-bien que c’est très difficile pour un jeune de quinze ans de se retrouver coupé de sa famille, de ses amis, de tout ce qui lui procure une certaine sécurité. Il se retrouve propulsé dans un milieu extrêmement exigeant. Le travail scolaire, la préparation athlétique et sportive, la diététique stricte, ça ne ressemble en rien à ce que les gamins doivent normalement vivre dans cette tranche d’âge. Il y a obligatoirement un vide qui se crée chez eux et nous devons, nous, y faire très attention.
Les garçons doivent être très costauds mentalement. Les parents ont eux-aussi un rôle essentiel à jouer malgré leur éloignement géographique. Je dirais que ce qui nous pose le plus de soucis aujourd’hui, c’est le manque d’éducation préalable des jeunes qui arrivent au centre de formation. De plus en plus, nous constatons que les parents « lâchent » un peu vite l’éducation de leurs enfants. Les interdits ne sont pas clairement identifiés chez eux, les comportements laissent parfois à désirer… Malgré tous nos efforts, nous ne pouvons pas nous substituer à la cellule familiale  et compléter intégralement ce qu’ils n’ont pas reçu au cours de leur prime jeunesse, c’est-à-dire jusqu’à douze ans.
S’est ajoutée avec le temps une dimension assez nouvelle, celle de préparer autant que possible les jeunes à une éventuelle « starisation », une relative surexposition médiatique. C’est un aspect extrêmement délicat de notre travail de formation.

Pour en revenir à Patrice, il n’était pas du tout dans ce cas de figure. De notre point de vue, il avait reçu une éducation exemplaire de la part d’une famille extraordinaire.

Quels souvenirs gardez-vous de lui lors de sa formation ?
Il n’avait pas encore les qualités de buteur qu’il a acquis ses dernières années en pro chez nous, mais son abattage, son heure et demie de présence sur le terrain, ses courses – que des journalistes estimaient inutiles mais qui sont fondamentales dans notre jeu – ses fausses pistes pour troubler l’adversaire, faisaient lui un joueur indispensable.
Pat était un coéquipier extraordinaire. C’est pour cette raison que nous avons été ravis lorsqu’il a été meilleur buteur. Un buteur, généralement, est égoïste. Pour une fois, c’était le gars qui se sacrifiait le plus pour les autres qui en récoltait les fruits. Un buteur altruiste, c’est rarissime !
Son comportement sportif et humain était irréprochable. Son application, son assiduité, sa conscience professionnelle, son implication sur le terrain… C’est un exemple pour tous les joueurs, et pas seulement les plus jeunes. Tout le monde souhaite avoir un élément comme ça dans son effectif. C’est un professionnel parfait qui est arrivé au plus haut niveau : meilleur buteur, titre de champion, équipe de France. Il est vrai que le contexte collectif était idéal, puisque même sans lui et Christian Karembeu, Nantes atteignait les demi-finale de la Champion’s League.

Y a-t-il eu des sollicitations – notamment du P.S.G. – au terme de la saison 1993/1994 et, si oui, y a-t-il eu un accord tacite entre vous et lui pour qu’il parte après une bonne saison ?
Nous sortions d’une période financièrement très compliquée, le club ayant failli être rétrogradé administrativement en 1992/1993. Nous avions une grosse dette à régler sur plusieurs années. Notre équipe se basait essentiellement sur notre centre de formation, et émergeait à cette époque une génération de jeunes joueurs extrêmement talentueux. Quelques gros clubs s’intéressaient à certains d’entre eux et nous avons été sondés quant à la disponibilité de Pat’. Nous en avons parlé avec lui, il était sous contrat, celui-ci a été revu à la hausse. Mais il était hors de question qu’il nous quitte, l’équipe devait aller au terme de son cycle. Pat a parfaitement compris et accepté tout ça. Point.

Deux éléments majeurs du titre de 1995

Vous avez passé un accord plutôt la saison d’après.
C’est à peu près ça. Après ce que je viens d’évoquer, nous avons réalisé un exercice 94/95 fantastique, dont tout le monde se souvient. De son côté, Pat’ a fait une énorme saison avec des actions et des buts d’anthologie, un titre de meilleur buteur, il a intégré durablement l’équipe de France…
L’intérêt de gros clubs pour nos meilleurs éléments s’est alors fait plus pressant, avec des difficultés de notre côté à nous aligner financièrement. À cette époque, pourtant, notre souhait principal – qui était également notre principal souci – était de ne pas appauvrir sportivement l’équipe.
Compte tenu de l’importance de Pat’ et de Christian Karembeu, il était démentiel pour ne pas dire suicidaire en terme de gestion d’équipe, de laisser partir deux des principaux artisans du titre avant de disputer la Ligue des Champions. Nous souhaitions donc qu’ils restent une saison supplémentaire.

Pouvez-vous nous parler des conditions de son transfert ?
Il a manifesté l’envie de partir en adoptant un comportement assez intransigeant à notre égard, ce qui était étonnant de sa part. Je sais que le P.S.G. a tout fait pour qu’il nous mette la pression afin de le laisser partir. Je précise que je n’en veux pas au club parisien : c’est un fonctionnement habituel dans un tel contexte. Mais les joueurs, qui sont des êtres humains avant tout, sont soumis à des pressions totalement déraisonnables.
Il y a donc eu des frictions et je peux comprendre que Patrice ait mal vécu ça. Il n’a pas été très agréable avec nous à son retour de vacances, et a même refusé de jouer un match amical.  Finalement, en revenant du stage d’avant-saison, le coach Jean-Claude Suaudeau nous a dit « c’est impossible de continuer comme ça, asseyez-vous autour d’une table et trouvez une solution ».
On s’est retrouvé ici-même, dans mon bureau, avec Denisot en ligne depuis Paris. Le président Guy Scherrer avait compris que Pat’ voulait partir au P.S.G. coûte que coûte, et il a cédé. Je dois dire qu’il s’est comporté en grand seigneur. À l’époque, si ça n’avait tenu qu’à moi, j’aurais été beaucoup plus intransigeant : « Vous voulez Patrice Loko ? C’est tant. Vous ne voulez pas mettre cette somme ? Très bien. Fin de la conversation. »

Patrice nous a quitté comme ça, en restant en bons termes avec le président.

Vous êtes-vous déjà demandé quelle aurait été l’histoire si vous aviez pu le conserver ?
Bien sûr. On a joué la Champion’s League, nous avons été en demi-finale où nous avons gagné 3/2 contre la Juve, ici à Nantes, après avoir été battus 2/0 à l’aller… C’est évidemment facile de le dire des années après, mais je suis intimement persuadé que si nous avions pu garder Pat’ et Christian, nous serions allés en finale. La gagner, c’est encore autre chose. Jean-Claude Suaudeau et d’autres membres du staff technique de l’époque sont de mon avis.
C’étaient deux joueurs très importants dans notre équipe : ils étaient éminemment collectifs – ce qui est primordial chez nous – et individuellement hors normes qualitativement à ce moment-là.

Quels souvenirs gardez-vous de lui ? Suivez-vous toujours sa carrière ?
Je suis trop concentré sur mon travail pour suivre tous les joueurs passés par le F.C. Nantes, mais je le croise régulièrement. La saison passée, il nous a fait très mal en coupe de France avec Lorient. Il reste un excellent joueur, même si c’est plus compliqué cette année pour lui.
Aujourd’hui, même si la fin n’a pas été à la hauteur de notre histoire avec lui, je tiens toujours Pat en haute estime. C’est un type bien et exemplaire.

Comments

comments

Ce contenu a été publié dans INTERVIEWS. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire