Patrice LOKO – Janvier 1999

OL / Lorient - 12/98À l’hiver 1998/1999, écarté du onze de départ parisien par Artur Jorge, le nouvel entraîneur du Paris Saint-Germain, Patrice est prêté au F.C. Lorient de Christian Gourcuff. Il souhaite retrouver du temps de jeu pour se relancer. C’est une nouvelle étape charnière dans sa carrière de footballeur professionnel.
C’est dans ce contexte qu’à eu lieu ce premier entretien avec lui. Le but était de survoler sa carrière, de ses premiers pas à son arrivée dans le Morbihan, d’en évoquer certains faits marquants. Il s’est déroulé l’après-midi du 25 janvier 1999, à quelques dizaines de mètres du stade du Moustoir.

LES DEBUTS AU F.C. NANTES

Les J3 Amilly en 1984/1985 entraînés par Jef Laurent

Les J3 Amilly – 1984/1985.

Peux nous raconter les circonstances de ton arrivée au F.C. Nantes ? Pourquoi là-bas, et pas ailleurs ?
Je jouais à Amilly dans le Loiret, avec comme entraîneur Jean-François Laurent. J’étais un des deux ou trois meilleurs éléments de l’équipe, avec Franck Gava qui joue actuellement à Monaco.
À la fin de l’année 1984, nous avons participé à un tournoi de présélection des cadets de la région Centre, à Blois. Nous avons été repérés avec Franck par quelques recruteurs : de mémoire, ceux d’Auxerre, de Nancy et M. Guelso Zaetta, un entraîneur nantais. À la suite de ça, le F.C. Nantes nous a proposé de venir faire un stage d’une semaine à la Jonelière pendant les vacances de février 1985. Nous y sommes allés. Tout s’est parfaitement bien déroulé et nous avons partagé notre fin de saison entre Amilly, où nous jouions, et Gien où nous étions en sport-étude la semaine. À peu près à la même époque, je suis allé découvrir le centre de l’A.J. Auxerre pendant quelques jours. J’ai rencontré Guy Roux, très sympa, lequel a tout fait pour que je me sente bien. Il m’avait notamment installé dans la chambre des frères Boli (rires) !

Il avait déjà la même réputation à l’époque ?
Exactement la même ! (rires)

Ça ne te faisait pas peur ?
Non. Auxerre faisait déjà partie des écoles de football les plus cotées, c’était donc très intéressant. Après les présélections à Blois, nous avons participé à la Coupe Nationale des Ligues à Vichy, pendant les vacances de Pâques 1985. Les meilleurs jeunes joueurs du pays y participaient. Tous les recruteurs des clubs français étaient présents. J’ai fait un bon tournoi : sur cinq ou six rencontres, j’ai dû marquer au moins un but par match et finir dans les meilleurs buteurs. Après ça, quinze clubs français – une dizaine de D1 et cinq de D2 – se sont intéressés à moi. Autant dire que le téléphone n’a pas arrêté de sonner pendant quelques jours chez mes parents : Saint- Etienne, Sochaux, Monaco, bref, les meilleurs clubs formateurs en plus de ceux avec lesquels j’étais déjà en contact.
Il n’était évidemment pas question de les visiter tous. Mon père en a donc présélectionné trois : Monaco, Auxerre et Nantes, puis m’a demandé de choisir celui qui me tentait le plus. Il estimait que le choix m’incombait, à partir du moment où j’allais y passer plusieurs années. J’ai donc opté pour Nantes, où j’avais trouvé les conditions idéales pour m’épanouir, « footballistiquement » parlant.

Ils n’ont pas pris Gava…
Absolument. Il s’était vu détecter un problème au dos lors de la visite médicale. Je crois que le docteur lui avait dit qu’il ne ferait jamais carrière dans le foot (rires) !

 

Patrice et Jean-Michel Ferri (Photo : D.R.)

Pat et J.-M. Ferri

Je suppose que ce docteur a été viré ?
Je ne l’ai plus revu en tout cas (rires) ! En revanche, les recruteurs nantais ont pris Jean-Michel Ferri en même temps, que je ne connaissais pas.

Tu as donc vu tous les pros et les futurs pros de cette époque ?
Oui, il y avait encore José Touré… Didier Deschamps était au centre de formation avec moi, à côté de ma chambre. Il y avait aussi Marcel Desailly, David Saint-Guilly, un très bon joueur qui n’a pas vraiment percé ensuite.

Peux-tu nous raconter tes premières années en pro à Nantes, à partir du moment où tu as commencé à intégrer l’équipe première, jusqu’à la saison du titre ?
Je suis donc arrivé à quinze ans et demi là-bas, j’ai débuté en cadet deuxième année. La deuxième saison, j’ai joué un petit peu en quatrième division, puis en troisième division. J’ai gravi les échelons petit à petit. La troisième division, c’était la dernière étape avant la D1, c’était donc déjà un bon niveau. J’ai évolué avec Deschamps et Desailly, qui jouaient de temps à autre avec la réserve. J’ai fait de bonnes saisons en D3, avec de bons joueurs qui n’ont pas forcément fait carrière ensuite et j’ai intégré le groupe des professionnels vers l’âge de 18 ans, lorsque Blazevic était entraîneur. Au départ, on est souvent remplaçant, on rentre cinq minutes puis dix puis quinze…

1ere titularisation à Marseille, face à l'OM d'Amoros, 1989

1ere titularisation au Velodrome

Au poste que tu occupes encore ?
Oui et non. Attaquant, mais surtout sur l’aile, gauche ou droite. La première année souvent en tant que remplaçant, et la seconde j’ai commencé à être titulaire. Ma première titularisation était à Marseille, au Vélodrome. Je m’en rappelle davantage que de mon premier match en D1, qui était contre Bordeaux. L’entraîneur m’avait dit que je serai titulaire côté gauche. J’ai eu Amoros sur le dos tout le match, en un contre un. C’était fabuleux pour moi, j’étais enfin dans le « grand bain ». Puis j’ai enchaîné les matchs derrière ça. Bien sûr, ce n’est pas évident au début, on fait beaucoup d’erreurs. Mais je montrais de bonnes qualités et j’ai pu percer, à ce poste-là.

Comment se comporte un entraîneur avec un jeune joueur ?
Blazevic n’était pas très sympa avec moi et me mettait la pression continuellement, m’engueulait à chaque fin de match… Mais il m’intégrait à chaque fois dans l’équipe. C’était sans doute sa façon de m’encourager. En revanche, l’année d’avant il ne voulait pas me conserver. En arrivant à Nantes, il voulait tout changer et avait notamment dit au staff technique : « Il faut prêter Loko à un autre club, je n’en veux plus ! ». Messieurs Zaetta et Denoueix m’avaient défendu en disant : « Patrice Loko est le meilleur élément du centre de formation. Si on le vire lui, on vire tous les autres ! » (rires). Donc, il m’a gardé. Et j’ai joué !

Avec Jean-Claude Suaudeau, c’était quand ?
L’année d’après, après le limogeage de Blazevic. Nantes avait des problèmes financiers cette saison- là, et ne pouvait donc pas recruter beaucoup. Ils étaient obligés de s’appuyer sur des jeunes, et naturellement j’ai davantage joué.

Patrice, Nicolas Ouédec et Stéphane Ziani à la Jonelière, années 80

Patrice, N. Ouédec et S. Ziani

Ils avaient déjà ce genre de problèmes ?
Oui. On est reparti avec une équipe de jeunes, pendant trois saisons. Avec seulement deux ans à peine chez les pros, j’étais un des plus anciens de l’équipe. Nico (Ouédec) et Reynald (Pédros) avaient fait des apparitions en équipe première, mais beaucoup moins.

À partir de quand as-tu été associé avec Ouédec ? Encore aujourd’hui, depuis l’année du titre en 1995, c’est une doublette « mythique »…
Il n’y a pas de paire « Loko / Ouédec ». Il y a un trio « Pédros / Loko / Ouédec ». Et encore faudrait-il ajouter Japhet N’Doram avec lequel nous avions une relation de ballon fantastique. Mais on ne peut pas exclure Reynald de notre association avec Nico, c’est impossible et ça n’a pas de sens.
On a véritablement joué trois saisons ensemble, peut-être quatre, et directement en équipe première. En effet, ils sont un peu plus jeunes que moi – je suis de février 70, Nico et Reynald sont d’octobre 71 – et sont donc arrivés à Nantes après moi. De plus, j’ai eu une progression assez classique et linéaire : D4, D3, remplaçant en D1 puis titulaire. Eux sont passés directement de la D3 à la D1 : à cause des problèmes financiers que je viens d’évoquer, le club a dû les intégrer plus rapidement à l’équipe première.

LE F.C. NANTES CHAMPION DE FRANCE

La saison du titre, tu inscris plus de buts que lors de toutes tes autres saisons réunies, avec une équipe à peu près similaire…
Les deux années précédentes, on avait une équipe très jeune. La plupart des joueurs découvraient la première division, on prenait donc moins de risques, on tentait moins notre chance devant le but. J’avais moins de ballons à exploiter et j’ai naturellement peu marqué. L’année du titre, on était en pleine confiance dès le début du championnat. Tous les joueurs avaient du talent, les automatismes étaient là. On a eu beaucoup de réussite au départ, ensuite on ne réfléchissait plus, tout s’enchaînait comme à l’entraînement. On se créait énormément d’occasions à chaque match, et fatalement, on en a mis beaucoup au fond. Autant Nicolas que moi, d’ailleurs. J’en ai mis vingt-deux, Nico dix-neuf ou vingt si j’ai bonne mémoire.

Comment expliques-tu que le groupe des champions de France ait éclaté après le titre ? Pourquoi ne pas avoir joué la Ligue des Champions, qui était en quelque sorte un aboutissement, une récompense ?
Pour ma part, ça faisait dix ans que je jouais au F.C. Nantes. Cinq ou six saisons que j’y jouais en D1, dont les trois dernières qui avaient été exceptionnelles. Être européen deux fois d’affilée et champion de France avec une équipe jeune, issue majoritairement d’un centre de formation, c’était extraordinaire. Aussi, je pensais que nous étions arrivé au maximum de ce que nous pouvions faire. À titre personnel, je ne voulais pas faire « l’année de trop », mais je voulais également progresser, connaître une autre expérience. C’était le bon moment pour partir. À vingt-cinq ans, j’étais un peu plus âgé que les autres. J’avais plusieurs propositions de clubs, dont celle du PSG qui était mon rêve d’enfant.
Je pense que mon cas est similaire à celui de Christian Karembeu, puis de ceux qui ont quitté le club l‘année d’après comme Reynald ou Nico. La plupart ont d’ailleurs été jusqu’en demi-finale de la Champion’s League, quand même…

Mais ce n’était déjà plus le même groupe…
Oui, c’est vrai.

Les Nantais en 1994

Les Nantais en 1994

Tu n’envisageais pas de faire une carrière à la Max Bossis, qui n’a réellement connu qu’un club (si on excepte la parenthèse Matra Racing) ? C’est impossible dans les années 90 ce genre de plan de carrière ?
L’idée que je me faisais de ma carrière de footballeur n’était pas de rester dans le même club pendant des années. Je voulais jouer dans de bons clubs et progresser. Ça a été Nantes puis Paris, maintenant il y a Lorient, et il y en aura peut-être d’autre. Il y a des joueurs viscéralement attachés à « leur » club et qui ne s’imaginent pas ailleurs, mais ce sont des cas marginaux. Si un footballeur est très fort, il va avoir envie de voir jusqu’à quel niveau il peut évoluer, donc partir pour un club plus important. Certes, il y a l’aspect financier, d’autant que les carrières sont courtes. Mais jouer l’Europe tous les ans est plus excitant que de jouer le milieu de tableau, évoluer aux côtés de grands joueurs pour progresser, découvrir un championnat étranger pour connaître d’autres sensations. Plus généralement, il s’agit de repousser ses limites personnelles.

On parle régulièrement des difficultés – réelles ou supposées – qu’éprouvent les joueurs formés à Nantes à s’épanouir dans d’autres clubs… Les avis sont contradictoires, et je pourrais en citer deux émanant de nantais illustres : Claude Makélélé qui déclarait un jour « à Nantes, on est très couvé« , et Raynald Denoueix, qui me disait : « je ne pense pas que le football pratiqué à Nantes soit très différent ce qui se fait ailleurs« . Quel est ton avis ?
On est couvé dans tous les clubs ! C’est difficile pour des jeunes de se retrouver en centre de formation, loin de chez eux, de leurs familles. Alors on les place dans les meilleures conditions, on les aide pour tout. C’est le cas partout en réalité.

Ensuite, c’est vrai qu’évoluer dans un club, avec les mêmes joueurs depuis les Cadets jusqu’au pros, on développe des automatismes sur le terrain, une manière de jouer qu’il est difficile de retrouver ailleurs. La compréhension avec des joueurs qui ont un autre vécu est peut-être plus délicate. Mais c’est à mon sens le cas pour un joueur venant de Nantes, de Monaco, ou d’Auxerre.
Je suis persuadé que si on devait faire l’inventaire de tous les joueurs nantais ayant fait une grande carrière après leur départ, la liste serait éloquente. Alors pourquoi ce poncif selon toi ? On regarde davantage Nantes peut-être parce que c’est le fleuron de la formation du football en

France. Les gens voient dans ce club de supers JEUNES joueurs, en qui on imagine un avenir particulièrement doré. Lorsqu’ils quittent ce club, il n’y a plus l’effet de découverte, et entre les espoirs placés en eux et ce qu’ils font vraiment, il peut y avoir un décalage.
Ce poncif traine depuis longtemps. On l’entendait déjà pour José Touré, William Ayache, qui était international lorsqu’il est parti pour Paris et a eu un peu de mal à réellement trouver sa place là-bas, dans un contexte concurrentiel accru.

L’équipe championne de France en 1994 était constituée quasi exclusivement de joueurs issus du centre de formation, auxquels on a fait confiance pendant plusieurs saisons. Penses-tu que cela soit encore possible aujourd’hui avec l’arrêt Bosman ?
On voit bien cette année (NDLR : 1999) à Nantes qu’il y a beaucoup de jeunes de grands talents. Mais dès que l’un d’eux fait dix bons matchs en D1, tous les clubs sont dessus. Il va évidemment devenir difficile de les faire jouer longtemps ensemble, parce qu’ils vont être sollicités par des clubs européens, pas forcément les plus huppés d’ailleurs, mais qui ont une surface financière plus importante que chez nous. C’est risqué : à l’étranger, les effectifs sont assez importants et la concurrence est accrue, il faut être très fort pour compenser le manque d’expérience. Jeune, on a besoin d’en emmagasiner avec du temps de jeu. Quand j’ai intégré le groupe pro nantais, je n’aurais pas aimé être remplaçant pendant cinq ans, j’aurais évidemment voulu jouer tout de suite, comme j’ai eu la chance de le faire. Le football ce n’est pas être remplaçant, c’est jouer les matchs tous les week- ends.

Y a t-il des jeunes joueurs que tu as particulièrement remarqué ces derniers temps, pas nécessairement à Nantes ?
(Il réfléchit un court instant) Franchement, je ne suis pas vraiment ce qui se passe à côté. Nantes, je les vois lorsque je joue contre eux. J’ai vu ce dont ils sont capables. Il y a deux, trois joueurs qui étaient au centre de formation quand j’y étais, dont je n’aurais d’ailleurs pas forcément pensé qu’ils allaient faire la carrière qui leur semble promise. Ils y arrivent très bien ; mais je n’ai pas de noms en particulier.

PPDF

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