LES DÉBUTS EN « PRO »

Raynald Denoueix et ses jeunes canaris (Photo : D.R.)

L’arrière-garde Nantaise de Raynald Denoueix

Patrice débute donc « normalement » sa deuxième année à la Jonelière, avec les autres jeunes du centre. La leçon administrée par les deux responsables nantais bien apprise, ces derniers lèvent leur punition quelques semaines plus tard et incorporent l’adolescent au groupe professionnel. Celui-ci fait quelques apparitions avec la réserve nantaise à partir de 1986, en même temps qu’il devient international junior. En 1987, sous la férule de Raynald Denoueix, l’équipe réserve des « Canaris » va en poule finale, emmenée par les deux meilleurs buteurs de l’équipe : Franck Mauffay et Patrice Loko ! Le jeune attaquant gravit un à un les échelons menant au professionnalisme.

Depuis quelques années, l’équipe fanion du F.C. Nantes est affaiblie par des départs de joueurs majeurs mal compensés par des recrues globalement décevantes. Elle a du mal à défendre le standing du club : champion en 1983, puis vice-champion les trois saisons suivantes, Nantes termine 12e en 1987 et 10e en 1988. Le président Max Bouyer prend alors une des décisions les plus controversées de l’histoire des Canaris en évinçant Jean-Claude Suaudeau de son poste et nomme le yougoslave Miroslav Blazevic[iv] à l’issue de la saison 1987/1988. C’est une véritable rupture dans la politique du club, inspirée par l’héritage laissé par le légendaire entraîneur José Arribas.

1ere titularisation à Marseille, face à l'OM d'Amoros, 1989

1ere titularisation

Le F.C. Nantes se tourne davantage vers le recrutement de joueurs « extérieurs ». Les premiers temps, l’entraîneur croate ne compte pas sur Patrice et songe même à s’en séparer (il est très proche d’un prêt dans le club vendéen de la Roche-sur-Yon). Denoueix et Zaetta posent un veto inconditionnel à son départ, estimant qu’en faisant partir le meilleur élément du centre de formation, c’est l’existence même de celui-ci qui serait remise en cause !
Patrice va alors intégrer l’équipe A. Son baptême du feu en D1 a lieu lors des ultimes instants du « derby de l’Atlantique » Nantes/Bordeaux du 21 avril 1989, lorsqu’il remplace le belge Francky Vercauteren. Grappillant peu à peu du temps de jeu, il obtient sa première titularisation au début de la saison suivante : pour la deuxième journée du championnat face à Marseille au Vélodrome, « Blaze » lui confie un rôle assez défensif sur l’aile gauche. Son « chien de garde » du jour est le grand Manuel Amoros, un souvenir inoubliable pour le jeune attaquant nantais.
Postulant régulièrement à une place de titulaire, il inscrit son premier but en professionnel sur le terrain de Mulhouse. Il en inscrira deux autres lors de l’exercice 1989/1990.

À cette époque, les jeunes hommes, footballeurs ou pas, sont tenus d’effectuer leur service national pendant douze mois. Patrice intègre donc en 1990 le célébrissime « bataillon de Joinville ». Ce régiment, réservé aux appelés sportifs, lui offre certains aménagements lors de cette période quelque peu contraignante. Lui et ses camarades de service (Emmanuel Petit, Youri Djorkaeff, Bixente Lizarazu, Franck Gava…) bénéficient d’une sorte de permission du jeudi soir au lundi matin pour leur permettre de pratiquer le dernier entraînement collectif avec leur équipe, et le match du samedi. La semaine, ils s’entraînent sous la direction d’un certain Roger Lemerre…

À partir de la saison 1990/1991, Patrice est désormais un titulaire en puissance au sein de l’effectif de Blazevic. Mais l’éviction de ce dernier au profit de Suaudeau en cours de saison semble paradoxalement fragiliser son statut : il prend régulièrement place sur le banc de touche, ne jouant principalement que des bouts de matchs.

LA JONELIÈRE AU POUVOIR

1991/1992 est une année charnière pour le F.C. Nantes. En difficulté financière, le club accuse en effet un important déficit financier. Il se voit contraint de se séparer de quelques très bons joueurs et d’intégrer petit à petit ses jeunes du centre de formation. C’est ainsi que des Nicolas Ouédec et autre Reynald Pedros s’installent peu à peu dans l’équipe, qui conclut sportivement son championnat à la neuvième place… et administrativement par une relégation, la faute à des comptes toujours largement déficitaires !
Nantes évite de peu la descente, mais la facture est saumâtre : Le président Max Bouyer doit démissionner au profit de Guy Scherrer, patron de la fameuse Biscuiterie Nantaise. Côté effectif, la saignée est impressionnante : Desailly, Burruchaga, Bonalair, Mølby, Lima, J. Henry et Eydelie sont vendus.

Sporting Portugal / France - janvier 1993

« 1ere » sélection face au Sp. Portugal

Les jeunes nantais, poussés sur le devant de la scène, partent à l’assaut du championnat 1992/1993. Contre toute attente, l’équipe termine à une remarquable cinquième place, occupant même le fauteuil de leader à neuf reprises. Elle renoue de fait avec l’Europe après cinq saisons de disette. Une magnifique campagne en coupe de France conduit les joueurs barbus du F.C. Nantes en finale au Parc des Princes face au PSG. Mais victime de leur trop grande naïveté à ce niveau, ils se font étriller par des parisiens impitoyables et roublards. C’est le plus mauvais souvenir sportif du numéro 11 des Canaris.
C’est néanmoins une saison très contrastée pour Patrice. Sportivement, tout va pour le mieux aussi bien collectivement qu’individuellement. Il connaît en effet ses premières sélections en équipe de France : d’abord en A’ fin 1992 à Dakar puis en A au mois de janvier 1993. Dans le même temps, sa femme Muriel et lui ont l’infinie douleur de perdre leur premier enfant, Romain, d’une méningite fulgurante peu avant Noël 1992. Le football, s’il ne pourra jamais compenser cette perte dramatique, va alors servir d’échappatoire à Patrice et lui tenir la « tête hors de l’eau » pendant quelques mois.

Longtemps blessé à un gros orteil qui ne veut pas guérir, il manque toute la première partie de la saison 1993/1994, autant avec le F.C. Nantes qu’avec l’équipe de France. Celle-ci est éliminée de la course à la Coupe du Monde 1994 aux Etats-Unis par un but du bulgare Kostadinov dans les arrêts de jeu de l’ultime rencontre. Adieu le rêve de disputer la Coupe du Monde…
Patrice, après avoir fêté la naissance de son fils Johan à l’automne, retrouve l’attaque nantaise à la fin de l’année. Nicolas Ouédec, vingt-trois ans, en est devenu l’indiscutable avant-centre[v]. Les jeunes Canaris confirment leur éclosion par une nouvelle cinquième place synonyme de qualification européenne. Leaders pendant deux journées, ils ne peuvent pas rivaliser sur la durée face au PSG, sacré champion après un implacable parcours sous les ordres du très rigoureux Artur Jorge. En revanche, sur un match, tout reste possible, et les parisiens l’apprennent à leurs dépends : il subissent un cinglant 3/0 à la Beaujoire, comme un prélude au fameux « tarif maison© » que les Canaris factureront régulièrement à leurs invités la saison suivante ! L’ouverture du score est d’ailleurs signée du plus parisien des nantais, un certain Loko Patrice, qui inscrit un but plein d’opportunisme.

Nantes / PSG - 19/08/94

Nantes / PSG – 19/08/1994

À l’intersaison 1994, les meilleurs éléments nantais commencent à être sérieusement convoités par certaines grosses écuries, et Patrice ne fait pas exception. Certains contrats sont réévalués à la hauteur des possibilités locales, et les hommes de « Coco » Suaudeau repartent au complet et en ordre de bataille pour le championnat 1994/1995. Son inauguration a lieu à la Beaujoire avec un match nul 1/1 face à Lyon, ponctué par la première réalisation de Patrice. D’autres suivront bientôt… notamment lors de la cinquième journée le 19 août 1994. Patrice inscrit ce jour-là face au PSG, LE but de sa carrière, et sans aucun doute l’un des plus beaux de toute l’histoire du championnat de France.

En équipe de France, cette saison voit Patrice revenir en sélection avec le statut de titulaire. Le sélectionneur Aimé Jacquet, qui cherche à résoudre des problèmes de finition récurrents, tente une « greffe nantaise » face à la Roumanie en novembre 1994. À l’issue d’un match nul 0/0 à sens unique, où les occasions tricolores se sont multipliées, l’association Pedros, Loko, Ouédec aura pratiquement vécu en équipe de France. Patrice, en pleine réussite, inscrira un but lors des deux matchs suivants, notamment une demi-volée splendide en Hollande, sur une transversale en profondeur de… Reynald Pedros ! Un hasard, sans doute.

La jeune équipe nantaise est désormais précédée d’une excellente réputation de beau jeu. Mais bien malin qui pourrait deviner alors que le club de Loire-Atlantique va devenir cette saison l’un des plus grands champions de France du XXe siècle. Champion de France, donc, meilleure attaque, meilleure défense, leader sans discontinuer de la cinquième à la trente huitième journée, record d’invincibilité (vingt-sept rencontres), les prestations nantaises suscitent l’admiration de tous et constituent encore aujourd’hui une référence de jeu offensif et collectif. Comme Jacky Simon et Philippe Gondet avant lui, Patrice est sacré meilleur buteur du championnat remporté avec son équipe. Il totalise vingt-deux réalisations, soit deux de plus que toutes celles commises en championnat depuis 1989 qu’il porte le maillot jaune et vert ! C’est presque une incongruité, tant son approche du football est collective ; ce qui fera dire bien plus tard à son directeur sportif de l’époque, Robert Budzynski : « Pat a inventé la notion de buteur altruiste ! »[vi]

DÉPART DE NANTES DANS LA DOULEUR

L’intersaison est loin d’être aussi idyllique. Ardemment convoité par le Paris Saint-Germain, Patrice n’a plus qu’une idée en tête : quitter le cocon nantais après dix années passées en Loire-Atlantique et rejoindre son club de cœur, selon une expression aujourd’hui galvaudée. Christian Karembeu, lui, est sur les tablettes de la Sampdoria de Gênes en Italie. Les responsables nantais ne l’entendent pas de cette oreille et souhaitent conserver leur effectif intact en vue de la campagne de Ligue des Champions qui s’annonce.
Pour obtenir son transfert, Patrice adopte alors un comportement inhabituel et très éloigné de sa personnalité, refusant même de disputer un match de préparation. Au retour d’un pénible stage d’avant saison en Autriche, Jean-Claude Suaudeau, demande à ses dirigeants de régler le cas de Patrice. Il estime ne pas pouvoir travailler convenablement dans ces conditions. Le président Guy Scherrer solutionne rapidement le problème en s’entendant avec son homologue du Paris Saint-Germain, le journaliste Michel Denisot, peu avant la reprise du championnat 1995/1996.

Les recrues parisiennes en juillet 1995 (photo Christian Gavelle - PSG)

Les recrues du PSG – juillet 1995

Patrice signe un contrat de quatre ans en faveur du club de la Capitale et rejoint un groupe profondément remanié par des départs importants[vii] mais renforcé par un effort de recrutement conséquent. L’artificier Youri Djorkaeff, le solide lyonnais Bruno N’Gotty, l’auxerrois Stéphane Mahé et l’avant-centre panaméen de Cagliari Julio-Cesar Dely-Valdès débarquent également au Parc des Princes. L’équipe a conservé la colonne vertébrale des champions de France 1994 : Bernard Lama, Alain Roche, l’ancien nantais Paul Le Guen (par ailleurs témoin de mariage de Patrice et Muriel), Vincent Guérin, Daniel Bravo et le meneur de jeu brésilien Raï. L’objectif des dirigeants parisiens est simple : remporter le championnat de France et la Coupe des Coupes. L’effectif semble taillé pour.

Peu de temps après son arrivée dans la capitale, Patrice est aligné d’entrée au stade Furiani de Bastia pour la première journée du championnat. Nerveux, il passe à côté de son match et cède sa place à Dely-Valdès peu après le retour des vestiaires. Les parisiens, qui menaient 2/0 en terre bastiaise, concèdent un nul peu flatteur. De retour sur Paris dans la nuit, Patrice, très marqué psychologiquement par des problèmes personnels et une période nerveusement compliquée, craque. Il connaît alors une période dépressive qui va le tenir éloigné des terrains pendant de longues semaines.

[iv] Futur sélectionneur de la Croatie lors de la Coupe du Monde 1998
[v] Nicolas Ouédec termine la saison co-meilleur réalisateur du championnat avec 20 buts.
[vi] Entretien avec le webmaster
[vii] « Mister » George Weah, David Ginola, ainsi que les brésiliens Valdo et Ricardo ont quitté la Capitale.

PPDF

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